“J’étais en rogne contre Katrina aussi. Pendant une partie de ce mois de septembre, je ne pouvais pas me connecter sur Internet, ouvrir un journal ou même retirer de l’argent dans un distributeur sans tomber sur des incitations à aider les victimes sans abri de l’ouragan. L’appel aux dons était si étendu et si bien orchestré qu’il semblait presque officiel, comme les rubans “Soutenez nos soldats” qui avaient fleuri du jour au lendemain sur les voitures de la moitié du pays. Mais, à mes yeux, l’aide aux victimes de Katrina incombait au gouvernement, pas à moi. J’avais toujours voté pour des candidats qui proposaient d’augmenter mes impôts, parce que je pensais que c’était patriotique de payer des impôts et parce que mon idée de la tranquillité - mon idéal libertaire ! - était un gouvernement central bien pourvu et bien dirigé qui m’épargnait la peine de prendre cent décisions budgétaires différentes chaque week-end. Du genre: la catastrophe Katrina était-elle aussi grave que le tremblement de terre au Pakistan? Que le cancer du sein? Que le sida en Afrique? Moins grave? Moins grave à quel point? Je voulais que mon gouvernement se charge de ces questions.
Il est vrai que les baisses d’impôts de Bush avaient rallongé mon argent de poche et que même ceux d’entre nous qui n’avaient pas voté pour une Amérique privatisée devaient se comporter en bons citoyens. Mais, quand un gouvernement abandonne autant de ses anciennes responsabilités, on se retrouve avec des centaines de nouveaux sujets de contribution. Bush n’a pas seulement négligé la question de l’urgence et le contrôle des crues, il n’y avait pas grand-chose qu’il n’eût pas négligé. Pourquoi devais-je payer pour cette castrophe en particulier? Et pourquoi apporter un secours politique à des gens qui selon moi ruinaient le pays? Si les Républicains sont tellement opposés à un gouvernement fort, qu’ils demandent à leurs propres donateurs de cracher au bassinet ! Il était possible que les milliardaires anti-impôts et les patrons de PME anti-impôts au Congrès eussent tous généreusement donné à l’effort humanitaire, mais il était également probable que ces gens, qui voient une injustice dans le fait de ne garder que 2 millions de dollars sur leurs 2,8 millions de leurs revenus annuels au lieu de la totalité, comptaient secrètement sur la solidarité des Américains ordinaires pour pallier Katrina : bref, qu’ils nous prenaient pour des poires.”
Jonathan Franzen, Zone d’inconfort.
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