“Je parvins néanmoins, entre deux paroxysmes d’agitation, à obtenir de la mère quelques renseignements sur la toute première enfance de l’enfant. Rien de bien particulier à signaler, sinon la naissance d’une petite soeur un an auparavant et cette difficulté à prononcer le son ch, remplacé par un s.
Exténué, je mis bientôt fin à ce premier rendez-vous. Puisque l’école se plaignait de troubles de prononciation et d’acquisition de l’écriture, je prescrivis un bilan auprès de l’excellente orthophoniste de notre équipe, F. Lebrusq.
L’examen fut aussi acrobatique que l’avait été ma consultation. Mais notre orthophoniste parvint à cette fine observation à propos de son impossibilité à prononcer le son ch : “Ce symptôme semble lié à une très grande angoisse en rapport avec les mots ”chauffage”, ”chaudière”, “cheminée”, etc.”
La prononciation d’un des ces mots déclenchait automatiquement l’agitation et les courses de l’enfant hurlant: “Au feu! Ca va cramer!” (…)
Ce fut à notre troisième rencontre que j’osai poser la question qui me brûlait les lèvres: “Madame Calloch’, quel est votre nom de jeune fille?”
La charmante jeune maman d’Alexandre, toujours si ponctuelle et si patiente, baissa les yeux en rougissant.
“R.
- C’est un nom juif polonais, n’est-ce pas?
- Oui.
-Vos parents sont morts dans les camps?
- Non, sinon je ne serai pas née. Mais mes grands-parents sont morts à Auschwitz, et puis des oncles et des tantes.
- Alex sait cela?
- Non, nous avons décidé de tout lui cacher, pour ne pas le traumatiser.” (…)
Très vite, Alex retrouva une certaine paix. Il ne grimpait plus sur les tables de classe en hurlant: “Ca va cramer!” L’écriture de chiffres sur son avant-bras en écho au tatouage des déportés disparut. Je me posai la question: comment ce fait lui avait-il été transmis, l’avait-il appris? Un retour inexplicable du réel. La décision des parents de cacher cette page de leur histoire eut l’effet paradoxal de la rendre plus prégnante encore.”
Gérard Haddad, Lumière des astres éteints. La psychanalyse face aux camps.
Moonrise kingdom, Wes Anderson.
Pierrot le fou, Jean-Luc Godard.
Moonrise kingdom, Wes Anderson
Black Swan, Darren Aronofsky.
Moonrise kingdom, Wes Anderson.
Thelma et Louise, Ridley Scott.
“Les caresses qui s’échangeaient de la fille à nous deux garçons se réduisaient à peu de chose. Nous parlions beaucoup d’amitié idéale, de désespoir, de chasteté ; cependant l’étudiante - peut-être seulement afin d’insister sur le peu d’attirance charnelle qu’elle avait pour les hommes - se prétendait lesbienne :” Je ne connais rien de plus beau qu’un joli bras de femme “, nous disait-elle souvent.
Nous nous baignions dans la mélancolie de certains disques, d’origine supposée hawaïenne ; nous feignions aussi parfois une sorte d’humour macabre qui nous restait, à mon camarade et à moi, de notre période lycéenne lorsque, pendant la guerre, nous ornions copies et cahiers de dessins représentant des squelettes élégamment habillés en civils ou revêtus de fantaisistes uniformes. Car nous avions le culte du rare, du bizarre, et de ce que nous appelions “les excentricités”. Longtemps nous avions professé, mon camarade et moi, une grande admiration pour le fait d’armes de cet officier écossais déclenchant une charge en lançant d’un coup de pied un ballon de football dans la tranchée adverse. Le soir de l’armistice, j’avais été moi-même ébloui, dans un petit théâtre des boulevards qui avait été l’un des grands lieux de rendez-vous des noceurs de l’avant et de l’arrière, par le geste suivant : un garçon ultra-chic, qui avait perdu un bras vers le début des hostilités, était installé au promenoir, très saoul, muni d’un stick qui n’était autre que l’os de son bras amputé, qu’il lançait parfois à la volée dans la salle et que les spectateurs lui renvoyaient en riant, tout comme lui, aux éclats. L‘“excentricité” semblait le signe par lequel un petit nombre d’élus se reconnaissaient entre eux ; cela pouvait se passer aussi bien sur le plan héroïque que sur le plan quotidien (par exemple : allumer sa cigarette à la flamme d’un révèrbère, essayer de faire tomber les gens occupés dans les vespasiennes en leur attrapant la jambe, de l’extérieur, avec une canne à manche recourbé, se livrer à n’importe quelle mauvaise farce avec le maximum de flegme amer) ; c’était avant tout comme la marque d’une confrérie.”
Michel Leiris, L’âge d’homme (1935).
(Ci-dessus, Otto Dix, Les joueurs de skat (1919)).